Le patrimoine culturel n'est pas immuable. Il est constamment modelé, réinventé, remis en question et préservé à travers des processus sociaux, culturels, politiques et économiques. Les gens s'intéressent au  patrimoine pour affirmer leur identité, revendiquer leur appartenance, accéder à des ressources et exercer leur pouvoir d'action pour naviguer dans un présent incertain tout en modelant des avenirs possibles. Alors que l'intelligence artificielle influence de plus en plus notre façon de voir, d'enregistrer et d'interpréter le monde, une question cruciale se pose : Quel rôle peut-elle jouer l'IA dans la documentation, la description, la sauvegarde et la préservation du patrimoine culturel, sans pour autant éroder les valeurs humaines qui sont au cœur même du patrimoine ?

Cette question unique et passionnante a animé la conférence de l'ICCROM intitulée « Ctrl+S Culture : l’IA et le patrimoine dans un monde numérique » en résonnant dans toutes les disciplines, toutes les régions et toutes les professions.

Des professionnels du monde entier, à la fois spécialistes du patrimoine culturel et de l'innovation numérique, se sont réunis pour partager leurs idées, leurs défis et leurs perspectives. 2 398 participants de 145 pays ont pris part à la conversation, représentant des musées, des bibliothèques et des archives, des instituts de recherche et des universités, des organismes gouvernementaux, des industries culturelles et créatives, ainsi que des organisations communautaires dédiés à la préservation du patrimoine.  

Au cours de trois jours de discours, de tables rondes, d'ateliers et de sessions pratiques, la conférence a créé un espace commun où la pratique a rencontré la recherche, la politique s'est confrontée à l'expérience de terrain et la créativité a alimenté un débat critique. L'ampleur et la diversité des participants, associées à un sentiment commun d'urgence et d'espoir, ont donné un ton puissant à la réflexion sur la sauvegarde du patrimoine dans un monde numérique en rapide évolution.

Premier jour – Urgence, innovation et responsabilité

La première journée s'est articulé autour d'une réflexion prospective sur la manière dont l'intelligence artificielle est en train de transformer le patrimoine culturel. Les sessions ont mis en avant l'analyse des risques basée sur l'IA, la documentation numérique, la surveillance liée au climat et le besoin croissant d'une gouvernance éthique et d'approches centrées sur les communautés. Les intervenants ont présenté des outils qui soutiennent déjà la gestion des risques de catastrophe, la résilience climatique et les pratiques de conservation, allant du deep learning et du machine learning aux techniques de restauration augmentée et aux grands modèles linguistiques, avant de conclure la journée avec des réflexions sur l'équité, la transparence, la souveraineté des données et la construction d'écosystèmes d'IA responsables et inclusifs pour le patrimoine. 

 Le discours d'ouverture intitulé « L'avenir du patrimoine culturel : les technologies d'IA entre protection, restauration et enjeux éthiques » a été un moment marquant qui a offert une perspective fascinante sur la manière dont la numérisation et l'IA peuvent contribuer à protéger le patrimoine culturel dans un contexte de conflits, d'instabilité et de crises environnementales. Mettant l'accent sur la modélisation prédictive et la télédétection, le discours a souligné que l'innovation est essentielle face à l’évolution des menaces, mais il a également rappelé que les individus restent au cœur de la protection du patrimoine. Des bases de données des infrastructures technologiques solides sont essentiels pour assurer la résilience culturelle, mais l'expertise sur le terrain, les connaissances locales et les compétences manuelles restent irremplaçables. L'IA, a affirmé l'intervenant, devrait étendre les capacités humaines, permettant ainsi une compréhension plus rapide et une meilleure connaissance de la situation lorsque des décisions urgentes doivent être prises pour assurer la survie du patrimoine.

Day 1 Keynote Speaker, “The Future of Cultural Heritage: AI Technologies Between Protection, Restoration and Ethical Challenges”
Anastasia Bondar, Deputy Minister for Digital Development, Digital Transformations and Digitalization | Day 1 Keynote Speaker, “The Future of Cultural Heritage: AI Technologies Between Protection, Restoration and Ethical Challenges”, Session 1, 19 Nov 2025 from 7:55 – 18:11.

Day Two – Decoding Heritage 

Le deuxième jour a repris cette dynamique en examinant ce que signifie décoder le patrimoine grâce à l'intelligence artificielle. Les panels ont exploré comment les capacités de l'IA multimodale peuvent permettre de mieux comprendre le contexte culturel et les préférences des communautés, tout en soulignant que l'engagement participatif doit être ancré dans la collaboration plutôt que dans la substitution technologique.  

La journée a également mis en avant les progrès réalisés dans les systèmes de documentation, le développement de l'ontologie, la reconstruction du patrimoine immatériel, l'identification des modèles archéologiques et les cadres politiques soutenant une utilisation éthique et validée de l'IA. Les initiatives communautaires ont occupé une place importante, notamment les travaux sur l'enregistrement des traditions orales, les méthodes de narration sensibles à la culture et les outils d'accessibilité qui rendent le patrimoine plus inclusif.

Revisiter les collections et repenser les potentialités

Une conférence remarquable intitulée « Utilisations et promesses des solutions d'IA pour les institutions patrimoniales » a invité les participants à repenser les possibilités offertes par les outils et les bases de données existantes. L'accent a été mis sur l’importance d'encourager les institutions à mutualiser leurs ressources grâce à des cadres interopérables et à utiliser l'intelligence artificielle pour revisiter les collections, réduire les biais et dévoiler des schémas négligés, tout en produisant de nouvelles interprétations. L'observation la plus pertinente a sans doute été que l'IA ne doit pas se limiter aux processus internes, mais peut également jouer un rôle transformateur au niveau de l'expérience directe, là où les visiteurs et les communautés découvrent le patrimoine. En repensant la manière dont les publics explorent et interagissent avec les collections, les expositions et les récits, l'intelligence artificielle peut devenir un médiateur qui enrichit l'expérience culturelle, plutôt qu'un mécanisme invisible en arrière-plan.

Frederik Truyen | Day 2 Keynote Speaker “Uses and Promises of AI Solutions for Heritage Institutions”, Session 1, 20 Nov 2025 from 00:54:57 – 01:28:39
Frederik Truyen | Day 2 Keynote Speaker “Uses and Promises of AI Solutions for Heritage Institutions”, Session 1, 20 Nov 2025 from 00:54:57 – 01:28:39

L'IA en tant que partenaire créatif 

La session « Les machines peuvent-elles rêver d'art ? » a complété les précédentes discussions en explorant l'intelligence artificielle en tant que collaborateur créatif dans la production culturelle. En s'appuyant sur la pratique artistique du conférencier, cette session a montré comment l'IA peut transformer de grandes bases de données en expériences esthétiques immersives, redonner vie à des œuvres d'art analogiques, réanimer des archives et même ramener dans l'imaginaire collectif des visions architecturales non réalisées, telles que les projets de Gaudí.  L'IA est ainsi devenue non seulement un outil technique, mais aussi un écosystème artistique qui élargit la portée expressive et émotionnelle du patrimoine culturel.

Refik Anadol | Day 2 Keynote Speaker, “Can Machines Dream About Art?”, Session 3, 20 Nov 2025 from 02:09:04 – 02:28:00
Refik Anadol | Day 2 Keynote Speaker, “Can Machines Dream About Art?”, Session 3, 20 Nov 2025 from 02:09:04 – 02:28:00

Jour 3 – La valeur des données

Le troisième jour a prolongé cette réflexion en examinant comment l'intelligence artificielle peut servir de catalyseur à de nouvelles formes de créativité culturelle. Les intervenants ont illustré comment les techniques émergentes peuvent générer des structures narratives novatrices, reconstituer des souvenirs culturels fragiles ou fragmentées et élargir l'accès aux pratiques créatives et curatoriales, tout en renforçant l'importance d'une approche éthique et axée sur la justice qui soutient les droits culturels, l'action communautaire et l'expérience vécue au lieu de les éclipser ou de les remplacer.

La conférence intitulée « Neck-deep in Digital Oil? Public Broadcasting Archives as AI Training Datasets » (Noyés sous le pétrole numérique ? Les archives audiovisuelles publiques comme bases de données pour l'entraînement de l'IA) a souligné l'importance cruciale de disposer de bases de données bien organisés pour l'entraînement de l'intelligence artificielle. Les archives audiovisuelles ont été ainsi présentées comme une matière première de grande valeur dont le potentiel est largement inexploité. La session a également souligné la demande croissante de données fiables et sélectionnées par des humains, qui pourraient créer de nouvelles voies pour financer et soutenir les archives en difficulté. En outre, la prédominance des données provenant de sources occidentales dans la formation de l'IA a des implications sur les capacités et les biais de l'IA.

Il est donc essentiel d'élargir la diversité des bases de données pour garantir une IA équitable et créer des opportunités pour les institutions du Sud et d'autres régions sous-représentées afin qu'elles puissent contribuer de manière décisive aux écosystèmes numériques mondiaux. 

Brecht Declerq | Day 3 Keynote Speaker, “Neck-deep in Digital Oil? Public Broadcasting Archives as AI Training Datasets”, Session 2, 21 November 2025 from 00:06:49 - 00:39:33
Brecht Declerq | Day 3 Keynote Speaker, “Neck-deep in Digital Oil? Public Broadcasting Archives as AI Training Datasets”, Session 2, 21 November 2025 from 00:06:49 - 00:39:33

Une communauté mondiale en échange

La conférence s'est distinguée par l'importance accordée à un véritable échange de connaissances. Les participants ont partagé leurs expériences de terrain, des études de cas et des projets actifs qui allaient bien au-delà de la recherche universitaire traditionnelle. Les présentations ont porté sur des sujets aussi variés que la documentation d'urgence dans les zones de conflit, l'analyse des visiteurs de musées à l'aide de l'IA, l'interprétation des données par les communautés et les cadres de connaissances autochtones qui remettent en question les conventions numériques existantes. Cette diversité a donné aux débats un caractère véritablement international et axé sur la pratique. 

Lorsque l'IA sera de plus en plus intégrée dans le secteur du patrimoine, les idées partagées à l’occasion de Ctrl+S Culture gagneront en pertinence. Les actes de la conférence, qui seront publiés au printemps 2026, approfondiront de plus les thèmes, les idées et les innovations présentés. En fin de compte, Ctrl+S Culture a démontré que l'avenir du patrimoine culturel réside dans un partenariat entre l'ingéniosité technologique et l'expertise humaine, soutenu par un engagement mondial en faveur d'une transformation numérique responsable et inclusive.